Naruto, le meilleur des valeurs du Japon

Voici un texte pour ceux et celles qui aiment découvrir le Japon, et ce n’est pas nécessaire de connaître le dessin animé dont je parle pour apprendre quelque chose de cette analyse…

Depuis quelque temps, nous écoutons, tous les soirs, quelques épisodes de Naruto. Soyons honnêtes: avec les 200 épisodes de la série Naruto et les 500 épisodes de Naruto Shippuden, ça fait plusieurs mois maintenant. Il ne nous reste «&#160que&#160» 200 épisodes pour terminer cette série. Heureusement, il y aura ensuite Boruto (le fils de Naruto) que nous pourrons commencer! Ça fait penser à l’interminable série de suites comme DragonBall ou OnePiece, etc. Quand le Japon trouve une filiation lucrative, on y investit à fond, profitant de tout ce que les fans peuvent donner!

Pas étonnant que Naruto soit l’un des personnages centraux sur la liste des ambassadeurs officiels des équipes japonaises en vue des Olympiques 2020 qui se tiendront à Tokyo. C’est une belle façon de sortir de nouveaux produits à vendre…

Cela étant dit, jamais je n’aurais poursuivi une série aussi longtemps si elle n’était pas très bien faite. Et ce que je trouve intéressant, au fil des épisodes, c’est de constater à quel point cette série est profondément japonaise en présentant les meilleurs aspects de la culture et des valeurs de ce pays.

Le feu


Commençons par l’évidence. Le personnage de Naruto est originaire du «&#160pays du feu&#160». Le renard à neuf queues qu’il héberge à l’intérieur de lui est un monstre de feu, infiniment lumineux et destructeur, tout en étant super puissant.

Que représente le drapeau du Japon? Un soleil rouge.
Qui est la déesse fondatrice du Japon? Le soleil (eh oui, une femme!).
Comment dit-on le «&#160Japon&#160» en japonais? 日本 Nihon: «&#160le pays d’où est originaire le soleil&#160».
Sur quoi repose le Japon? Trois plaques tectoniques qui placent des volcans partout.

Le feu donc. Le soleil. La puissance. À la fois dévastatrice et bienfaitrice.
Cette force, les Japonais l’ont expérimenté plusieurs fois au cours de leur histoire. Leur mythologie est fondée sur cet élément, ils ont vu à de nombreuses reprises la lave et les incendies dévaster leurs villes. Et comme le village de Naruto sera reconstruit à chaque destruction, on ne se pose pas de questions et on se met à l’ouvrage pour refaire le village, à chaque fois. Le monstre à neuf queues surgit à l’occasion, il dévaste tout. Mais il apporte aussi des terres fertiles, des onsens, la protection et de l’énergie quand on le maîtrise.

Le pays du feu dans lequel évolue Naruto ne pourrait pas incarner de manière plus imagée le Japon et la résilience nécessaire pour vivre avec cette menace quotidienne.

Le Japon et les États-Unis

Si le pays du Feu est une belle allégorie du Japon, le pays de la Foudre est très symbolique de la manière dont les Japonais perçoivent les Américains. En effet, la nation de la Foudre est la seule à présenter plusieurs couleurs de peaux: blanches, métisses, noires. C’est aussi le seul pays à conserver un monstre à queue avec leur héros Killer-Bee (au même titre que Naruto), pouvant faire face, en puissance, au pays du feu (un point important quand même quand on sait que les États-Unis sont la 1re puissance économique, et que le Japon fut longtemps la 2e).

C’est aussi la seule nation où les personnages ont un accent. Oh! Et pas n’importe quel! Killer-Bee parle avec l’accent d’un anglophone qui prononce le japonais. Ce n’est pas le seul aspect de sa personnalité qui est significatif: Killer-Bee est un peu étrange, difficile à saisir, étant toujours entre le ridicule (avec ses rimes douteuses) et la pertinence (avec ses leçons). Il sourit et garde le moral, malgré les difficultés, semblant parfois ne rien prendre au sérieux. Vous voyez où je veux en venir? Comment l’image des Américains est à la fois positive et négative? Comment on a du mal à saisir leur message, leur intention, étant donné la façon qu’ils ont de s’exprimer et d’agir?

Le frère de Killer-Bee, le chef du village du pays de la Foudre, est lui aussi un personnage qui présente d’autres traits archétypaux: il est très fort, mais aussi têtu et il exprime souvent sa colère dévastatrice, cassant les meubles et les murs. Bien sûr, cela n’exclut pas le fait qu’il peut être «&#160raisonnable&#160», mais ça prend du temps et de la force pour le faire changer d’idée…

C’est une image caricaturale, mais assez juste, de la relation entre le Japon et les États-Unis. On les apprécie, on les respecte, mais on ne les comprend pas toujours. On les trouve impulsifs, un peu intenses, parfois trop sûrs d’eux et de leur opinion, mais on admire aussi cette détermination, cette audace.

Qu’est-ce qu’un héros?

La série suit Naruto depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte, et même jusqu’à son rôle de parent dans la série Boruto (que je n’ai pas vue encore). La série se base donc sur un enfant qui vit des épreuves difficiles et les surpasse pour devenir un héros. Classique.

Le résultat est le même que les superhéros américains où l’enfant solitaire perd ses parents très jeunes et surpasse les épreuves (Batman, Spiderman, Superman, etc.). Mais Naruto grandit dans un monde japonais et son chemin ne ressemble pas au parcours des héros américains. Naruto est différent donc… tout le village le rejette. Ce qui donne lieu à de durs moments pour le spectateur qui comprend difficilement comment des adultes peuvent en arriver à être aussi cruels avec un enfant.

Mais au Japon, «&#160le clou qui dépasse appelle le marteau&#160». Une personne différente, même un enfant, doit «&#160apprendre&#160» à suivre les règles. S’il a un passé difficile, il doit rester encore plus discret, ne pas déranger la cohésion sociale. Ce que ne fait pas Naruto, cherchant à attirer l’attention en faisant toujours plus de gestes répréhensibles (plusieurs enfants se reconnaitront dans cette technique!).

Lentement, graduellement, certaines personnes comprendront le grand vide de cet enfant qui cherche à être reconnu, à être aimé. Et des personnes-clés s’attacheront à lui. Ce qui permet à l’enfant d’accepter sa différence (il héberge un monstre en lui) et son histoire (ses parents sont morts à sa naissance). Ce qui le fera passer du cancre de son village au héros.

Au fond, on arrive à la même chose que les superhéros américains: le petit garçon passe à travers des épreuves difficiles, il devient super fort et il sauve le monde. C’est le chemin qui est radicalement différent. Dans cette série, il y a plusieurs rappels de ce qu’est «&#160la vraie force&#160»: Naruto revoit constamment les images de son enfance et des gens qui l’ont appuyé, qui ont cru en lui pour aller plus loin. La «&#160vraie force&#160» est explicitement présentée comme les relations avec les autres, le désir d’aider ceux qui ont cru en nous, la profonde conviction qu’il faut essayer de faire mieux, de faire plus pour construire un monde meilleur. Elle n’est pas tellement liée à ce monstre qui donne à Naruto des pouvoirs extraordinaires ni à son travail constant pour le maîtriser. Car la seule façon de réussir à faire cela (maîtriser un pouvoir difficile), c’est d’avoir été appuyé, aidé, cru.

Par rapport au self-made man américain, il y a donc une forte opposition. Et c’est très représentatif de ce qu’est le Japon: ta réussite n’est pas due à ton seul talent, à ton travail acharné. Ta réussite est liée à tous ces autres qui t’ont permis d’avancer quand ça n’allait plus, à tous ceux qui ont cru en toi quand tu en avais besoin, aux liens significatifs que tu as forgés avec le temps.

Il me semble qu’on devrait s’en rappeler de temps en temps au lieu d’aduler les «&#160grands hommes qui se sont faits tout seuls&#160».

Le mal et le bien

Je parlais dernièrement de Naruto avec un Japonais qui me disait que même les adultes continuent à suivre cette série, car non seulement le héros vieillit, mais le scénario présente des situations complexes et nuancées, au contraire de DragonBall où il y a davantage une division nette entre les gentils et les méchants. Dans Naruto, le mal est partout, mais ce n’est pas parce que tu prends le «&#160côté obscur de la Force&#160» que tu ne pourras pas en sortir. 😉

Les personnages en teintes de gris sont très nombreux. Certains sont d’un gris très sombre, penchant fortement vers le noir, d’autres sont beaucoup plus difficiles à étiqueter (Pain, Itachi, Konan, Karin, etc.) Sont-ils vraiment méchants? Ou sont-ils plutôt manipulés parce qu’ils souffrent?

L’exemple le plus évident est le personnage de Sasuke, le meilleur ami de Naruto. Si Sasuke a lui aussi un passé difficile, il suit le chemin contraire du héros. Il tente de soulager sa douleur en se vengeant de tel grand méchant parce que «&#160c’est sa faute&#160», puis réalisant son erreur, il veut encore se venger parce que «&#160c’est de la faute de ceux-là finalement&#160». Il répète toujours le même schéma: il court vers un but pour tenter de faire la paix avec son passé. Et le but est toujours de faire payer les méchants, bien évidemment. Ça semble évident, non?

L’animé montre bien qu’en faisant cela, Sasuke blesse, tue, abîme tout autour de lui pour tenter d’atteindre son but. Sans jamais être soulagé. Il n’arrive pas à s’arrêter et à faire face au pire: la souffrance à l’intérieur. Ce que Naruto fait lentement, apprivoisant le monstre en lui, appuyé par ses relations avec les autres. Mais Sasuke a rejeté tous les liens, n’ayant plus envie de perdre une personne chère pour lui et de «&#160s’affaiblir&#160».

Toutefois, sans liens, il n’a pas la force de faire face à ses démons. Il devient donc un monstre lui-même. Que tout le village rejette, ayant perdu l’empathie envers cet ancien étudiant modèle et admirable. Il n’y aura que Naruto pour croire encore. Parce que c’est le propre de ce héros: savoir que seul un lien fort peut te ramener, que sans cette main tendue, rien ne sera possible.

On revient à l’idée du lien, un concept très important en japonais. Des temples existent pour «&#160défaire les liens&#160» avec certaines personnes qu’on souhaite exclure de sa vie. Parce que les liens amènent certaines obligations. Mais ils sont aussi la plus grande force.

Conclusion

J’aime cette série et j’ai beaucoup de plaisir à l’analyser. Mais je lui reproche d’avoir une vision des femmes très genrées: les ninjas féminines étant surtout «&#160médicales&#160», ne pouvant souvent pas faire grand-chose… Elles sont des amoureuses instantanées et fidèles (Karin, Sakura, Ino, Hinata). Si elles peuvent être ultra-puissantes (Tsunade, Sakura), il ne faut pas les voir laides et vieillissantes (Tsunade). Je ne regarde donc pas la série pour ses personnages féminins, c’est certain. Le message est très tordu, mettons. Ça dit autre chose du Japon, ça aussi.

Mais il reste que Naruto est un bon exemple de certaines valeurs-clés du Japon: résilience, relations avec les autres pays, importance des liens et nuances entre bien/mal. Et le message à retenir est admirable: il n’y a qu’avec les autres que tu peux finalement aspirer à un monde meilleur.

4 réflexions au sujet de “Naruto, le meilleur des valeurs du Japon”

  1. Je vais y aller d'un commentaire un peu pointu, mais la réflexion m'est venue toute seule en lisant ton (excellent) billet : en fait, Sasuke est un peu l'équivalent japonais de Batman, non?

    On a un « héros » motivé par la vengeance, qui refuse les liens d'attachement, de peur de souffrir une nouvelle fois. Pour faire la paix avec son passé, il cherche à faire payer les « méchants ». Et il est incapable de faire face à sa souffrance intérieure, causée par son passé difficile/traumatisant. Et Batman pourrait être considéré comme un monstre, lui aussi. Après tout, il se sert de la peur pour vaincre les petits criminels, et il est considéré comme un « homme-chauve-souris ».

    Pour le reste, tu m'as vraiment donné le goût de lire Naruto! Et je me rends compte que j'ai une philosophie de vie très japonaise, finalement! Pour moi aussi, les liens et les gens qui m'aident et croient en moi dans les moments difficiles sont cruciaux, et je suis parfaitement conscient que je n'aurais pas réussi à me rendre où je suis sans toutes ces personnes.

    Bref, voilà un billet qui m'a donné beaucoup de matière à réflexion! Merci! 🙂

    P.-A.

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  2. Oh, que c'est intéressant comme analyse! Je pense que tu as raison, c'est un point de vue très pertinent sur Batman. Ce qui appuie encore plus ma théorie en fait parce que Batman est considéré comme un héros dans le monde américain des comics… Alors que Sasuke, pas du tout! Encore une fois, il y a un fossé entre les deux façons de penser!

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  3. J'ai adoré Naruto à une certaine époque, mais comme tous les anime, leur vision fantastico-anachronique du Japon ancien a fini par me taper sur les nerfs (je présume que les Japonais savent qu'il n'y avait pas vraiment des ninjas à tous les coins de rue à cette époque, mais mes dieux que les petits Occidentaux prennent ça pour du cash des fois!). C'est le fun d'en lire une analyse "adulte" et sociologique. 🙂

    Tu me donnes le goût d'en réécouter, sauf que… ah, les personnages féminins nunuches. Ouais, finalement, non. :p

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