Le féminin n’inclut pas le masculin

Les couleurs

Bébé a trois mois. Déjà, vous n’en pouvez plus du bleu, du noir et du vert. Vous visitez un magasin de vêtements et demandez à la dame si les modèles de pyjama pour fillettes ont la même coupe. Elle vous confirme que c’est effectivement la même chose, sauf pour les couleurs. Heureuse, vous choisissez un pyjama mauve et rose, orné d’un gros chat. La vendeuse vous regarde étrangement: «&#160Mais… Ça ne dérangera pas le papa de voir son garçon habillé comme ça?&#160»

C’est malheureusement une histoire vraie. Je suis restée bouche bée et j’ai fini par répondre que non, papa ne s’en formaliserait pas, car il porte aussi des chemises roses. Tout comme ses deux grands-pères…

Dès la naissance, il faut marquer le genre de notre bébé. La chambre est souvent bleue ou rose. Les couvertures, les vêtements, les toutous, tout nous rappelle qu’un garçon, ce n’est pas la même chose qu’une fille.

Or si on permet maintenant aux fillettes de porter du bleu, du vert ou du noir (sans camion dessus toutefois!&#160:P), je vous mets au défi de chercher un chandail, un polo ou une chemise rose ou mauve. Il faut être déterminé. Très déterminé.

Les jouets

Bébé a deux ans. Il s’amuse avec des camions, des casse-têtes et des blocs. Un jour, en arrivant à la garderie, vous remarquez que votre petit garçon adore par-dessus tout la mini-poussette qu’il promène joyeusement en parlant au bébé dedans. Oseriez-vous lui en acheter une pour son anniversaire?

Il y a toujours une hésitation quand on s’aventure avec un bébé masculin dans la section «&#160fillettes&#160» des magasins: celle décorées de cœurs roses, de princesses et d’instruments de cuisine. On se fait regarder étrangement quand on demande à son petit garçon: Quelle poussette te ferait plaisir? Tu veux cette poupée ou celle-là? Quel nom vas-tu lui donner?

Pourtant, s’aventurer dans la section «&#160garçon&#160» avec une fillette n’est plus aussi difficile. Une fille qui s’intéresse aux jouets des garçons, ça se peut. Je ne dis pas qu’on l’encourage à cent pour cent, mais ce n’est pas mal vu. Au lieu de se dire qu’elle deviendra «&#160masculine&#160», on se dit plutôt qu’elle sera une fille forte, comme la princesse Mérida, héroïne de Rebelle de Disney.

Oups! C’est vrai que la renommée compagnie n’a pas hésité à charcuter ce personnage pour le rendre davantage «&#160princesse&#160», C’en est fini de la taille normale de Mérida, de ses cheveux naturels un peu ébouriffés, de son allure guerrière: elle devient maintenant anormalement mince, aux cheveux volumineux, bien habillée… Une pétition réclamant le retour de la vraie Mérida a même été lancée en ligne!

Les livres

Bébé a cinq ans. Il adore les livres, surtout les histoires avec les loups. Il a alors ce délicieux petit frisson de peur, juste suffisant pour créer une tension, un stress, une émotion. Vous croisez un superbe livre qui s’appelle La petite fille et les loups à la librairie. Oserez-vous l’acheter même s’il met en scène un personnage féminin? Et si votre garçon ne s’identifiait pas au personnage?

Les fillettes pourront pourtant lire Flûte de flûte, Victor! et les plus âgées pourront aborder la Cartographie pour jeunes apprentis. Les filles peuvent lire tous les livres, peu importe que ce soit pour un public féminin ou masculin.

Mais le pauvre garçon devra se contenter de ce qu’on a créé pour lui et qui exclut bien évidemment les fées, les cœurs et les héroïnes. Même les chevaux sont pour les filles, selon ce texte d’une libraire jeunesse!

La libération des femmes

La fillette peut porter du rose ou du bleu.
Elle peut aussi jouer avec des camions ou des superhéros.
Elle peut surtout lire ce qu’elle veut, même si le personnage est un garçon. Le masculin n’inclut-il pas le féminin en français?

Grâce au féminisme, on a permis à la femme d’être l’égale de l’homme. De choisir sa vie, sa carrière, le nombre d’enfants. Dans une large part, nous avons donc permis aux femmes de faire aussi ce qui était auparavant réservés aux hommes. C’est une remarquable avancée pour l’égalité. Et il faut continuer de solidifier ces droits.

Mais nous n’avons parcouru que la moitié du chemin.

Le garçonnet ne peut porter du rose ou du mauve.
Il ne peut jouer avec une poussette, bercer une poupée.
Il ne peut pas à s’identifier à un personnage féminin, ce qui lui exclut quantité de livres…

Avons-nous oublié de permettre aux hommes de faire ce que les femmes font? Ou est-ce trop difficile de permettre au «&#160sexe fort&#160» de copier le «&#160sexe faible&#160»?

Or en ne permettant pas au petit garçon d’expérimenter les jouets, les couleurs, les héroïnes, on lui dit déjà à quel point son statut de mâle est précieux, doit être préservé de toute attitude féminine, ce qui l’associerait à un homosexuel… On lui montre déjà ce qu’est la virilité, qui exclut le « prendre soin » d’une poupée, la tendresse, l’émotion.

Après tout, on le sait, les grands garçons ne pleurent pas.
Mais ils se suicident beaucoup, malheureusement.

6 réflexions au sujet de “Le féminin n’inclut pas le masculin”

  1. Dire que je t'applaudis, ce serait un euphémisme. Je fais une ovation debout à ce texte.

    En effet, on est rendus dans une logique où les femmes peuvent faire (et parfois même DOIVENT faire) tout ce que les hommes font, mais où le contraire n'est pas vrai.

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  2. Je suis bien d'accord avec toi! C'est dommage de voir qu'il y a encore beaucoup de préjugés. Comme tu dis, on a fait que la moitié du chemin… Malheureusement, je ne sens pas la volonté de faire l'autre bout de chemin chez la plupart des gens. C'est le fun de voir que quelques personnes le réalisent. Je t'applaudis! 🙂

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  3. Hmmm les femmes peuvent effectivement faire "ceux qu'elles veulent", on reste quand même dans une illusion de l'égalité, la vie dans notre monde favorise quand même encore le sexe masculin.

    D'ailleurs, le fait de ne "pas pouvoir" montrer des goûts dits "féminins" quand on est un garçon reste en soi quelque chose d'insultant pour les femmes au final. On ne fait pas ça car c'est "faible", on ne doit pas aimer les histoires d'amour parce que c'est "pour les filles", mais surtout c'est vu comme "ridicule".

    Alors qu'une fille qui va lire ce qui est masculin est vue comme "forte" et surtout, comme "supérieur", car c'est surtout méprisant pour le garçon de s'intéresser à des trucs "de filles".

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  4. Merci Gen et Vincent. J'aime bien réaliser à quel point l'égalité n'est pas encore là.

    Exactement A-yin, je voulais faire ressortir à quel point se "rabaisser" vers les actions féminines est menaçant pour l'homme. Ce veut dire ce que vous expliquez bien: que la femme, c'est encore le sexe faible…

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  5. Bravo Valérie. En tant qu'auteur jeunesse, ça m'énerve moi-même quand des lecteurs supposent que mes livres sont réservés aux filles. Comment les garçons sont-ils censés apprendre à comprendre les filles s'ils ne lisent jamais un livre écrit par une femme ou montrant les pensées d'un personnage féminin? Bien sûr que leur vision des femmes deviendra stéréotypée si on ne leur communique qu'une vision stéréotypée. Tout le monde en souffre, et les garçons les premiers.

    Gen, je suis d'accord quand vous dites que les femmes DOIVENT être comme les hommes. On le voit bien en politique. Et en littérature, les albums sexués m'agacent, mais dans les romans jeunesse j'ai surtout remarqué le stéréotype inverse: la glorification répétée de l'héroïne garçon manqué courageuse à la personnalité forte (et étrangement souvent rousse et espiègle)qui ne pleure jamais et vainc les méchants sans aide. Même les héroïnes sexy sont plutôt dures, sans qu'on leur permette de manifester une quelconque faiblesse, et seulement rarement une émotion plus profonde que la peur que leur mascara coule ou qu'elles échouent à un examen. Y en a marre. Tout ces clichés ne font que me donner envie de plonger dans des oeuvres prédatant le mouvement féministe telles que Jane Eyre, Les Quatre filles du Dr. March et les romans de la comtesse de Ségur, n'en déplaisent à ceux qui critiquent leur vision démodée de la féminité.

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  6. Très beau texte. Ça me rappelle le bout parler au début de la chanson "What it feels like for a girl" de Madonna:

    Girls can wear jeans
    And cut their hair short
    Wear shirts and boots
    'Cause it's OK to be a boy
    But for a boy to look like a girl is degrading
    'Cause you think that being a girl is degrading

    (Les filles peuvent porter des jeans
    et couper leurs cheveux court
    porter des t-shirt et des bottes
    parce que c'est OK d'être un garçon
    mais pour un garçons, de ressembler à une fille est dégradant
    parce que tu (ou vous) pense (penser) qu'être une fille est dégradant)

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